Leadership-gouvernance: le passage obligé (suite et fin)

Leadership-gouvernance: le passage obligé (suite et fin)

septembre 16, 2020 0 Par redaction

III.- Du binôme « leadership-gouvernance » dans la gestion des affaires publiques

« Leadership-gouvernance »: un déclic incontournable
Dans les développements qui précèdent, nous nous sommes rendu compte de la complexité de chacun des concepts « leadership » et « gouvernance » et de la nécessité de leur application à l’échelle des organisations et de l’Etat. Nous allons nous attarder sur leur impact dans la gestion des affaires publiques.
Il se dégage, de ce qui précède, que ce n’est donc que quand le leadership fait siennes les exigences de gouvernance de qualité que les bases du progrès peuvent véritablement et durablement être posées. L’atteinte des résultats sera certaine également au regard de la permanence des efforts dans une cohérence d’action bien pensée.
Permanence des efforts et cohérence d’action ne peuvent être que les fruits d’une harmonie entre les différents étages de leadership éclairé dans une organisation car, elles intègrent, surtout au niveau opérationnel, la mise en place, pour l’efficacité de l’action, d’outils et mécanismes de gouvernance qui garantissent les progrès, devant la nécessité de faire échec aux velléités, souvent même éhontées, de différents groupes formels ou informels de résistance au changement.
Le progrès de la société, en termes de développement, a plus de chance d’être induit par un leadership éclairé, c’est-à dire celui qui a une vision et définit une stratégie appropriée pour sa mise en œuvre. Un leadership éclairé peut rendre possible une gouvernance responsable, étant le fruit d’un leadership éclairé, est à même de conduire à une culture de leadership qui va permettre l’incrustation du « leadership dans la gouvernance », par l’effet « boules de neiges ».
Le changement d’attitudes et de comportements qui découle de ce leadership dans la gouvernance impulse et consolide le processus de progrès qui mène inéluctablement vers le développement car, il favorise l’atteinte des résultats et les capitalise, même si le parcours pour y parvenir est parsemé d’embûches.
En effet, dans la poursuite des résultats, les réalités peuvent contrarier parfois (et même souvent) gravement la vision et mettre à mal les stratégies, mais le découragement n’étant pas au rendez-vous, les obstacles seront affrontés avec détermination ou contournés subtilement, même s’il faut naviguer à contre-courant face au refus de changement ainsi qu’aux oppositions et résistances diverses (ouvertes ou larvées), visant à faire échec aux réformes pourtant nécessaires et indispensables.

Leadership-gouvernance et Etat développeur
La transformation des institutions défaillantes en vue d’un développement durable nécessite la transition d’un État sous-développeur à un Etat développeur sans laquelle la diversification de l’économie et sa transformation structurelle ne sont pas envisageables.
L’État développeur devra permettre de définir un agenda économique cohérent pour la trajectoire du pays, l’architecture instrumentale nécessaire pour y aboutir et de construire une coalition des dirigeants (les leaders secondaires) pour s’approprier cet agenda, et le diffuser à une administration technique compétente tout en mobilisant la population pour le soutien à un tel agenda. Cette transition exige la mise en place des institutions de qualité et des réformes d’envergure.

Qu’est-ce qu’un Etat développeur?
La notion d’un État développeur est due à Chalmers Johnson qui le décrit comme un Etat rationnel, capable de stimuler et de promouvoir, de façon claire, les objectifs économiques et sociaux. L’État développeur comporte, de ce fait, au moins trois caractéristiques principales. Il s’agit:
(1) d’un Etat fort, au sens où l’entendait Gunnar Myrdal, c’est-à-dire un Etat capable de prendre des décisions d’envergure et claires et de les faire respecter, à l’opposé d’un « État mou » qui ne peut faire respecter les décisions qu’il prend, car il n’arrive pas à résister aux groupes d’intérêts et aux lobbys. Un Etat développeur, c’est aussi selon Pierre Judet,
(2) un « État Pro », c’est-à-dire un Etat producteur et protecteur, un Etat programmateur ou planificateur et un Etat prospecteur, c’est-à-dire un Etat qui anticipe par rapport aux sources de compétitivité, d’efficacité et de bien-être de la population.
Enfin, un Etat développeur,
(3) est un Etat facilitateur, c’est-à-dire un Etat qui accompagne les entreprises dans leurs premiers pas, notamment dans l’indispensable secteur de l’industrialisation. En effet, le développement d’une nation passe nécessairement par l’industrialisation.
Le binôme « leadership-gouvernance » permet donc d’instaurer le règne de la compétence, des valeurs éthiques et morales, de la détermination et de l’abnégation dans la gestion des affaires publiques aux fins du développement de l’ensemble de la société.

Nécessité de la volonté et la capabilité
Dans la gestion publique, l’on ne peut dissocier la gouvernance de qualité d’un leadership éclairé car, ses exigences ne sauraient véritablement être mises en œuvre sans la volonté et la capabilité requises du dirigeant (leader).
La volonté est comprise comme la disposition de caractère qui porte à prendre des décisions avec fermeté et à les conduire à leur terme en étant potentiellement prêt à surmonter tous les obstacles possibles. La capabilité dénote de l’ensemble des ressources que devrait posséder le dirigeant afin de surmonter effectivement tous les obstacles possibles. Il s’agit notamment des ressources intellectuelles, morales, techniques, matérielles ou logistiques, financières, humaines et relationnelles.
Prises séparément, « volonté » et « capabilité » ne sont que des conditions nécessaires, alors que réunies en couple, elles constituent une condition à la fois nécessaire et suffisante à la constitution stable du binôme leadership-gouvernance qui permet l’émergence des institutions propices au développement dans une vision d’essaimage du leadership grâce aux qualités personnelles du dirigeant en bloquant les velléités et excès centrifuges des groupes antagonistes au progrès général.
Il existe plusieurs exemples de constitution de ce binôme dans l’histoire des nations à des moments très difficiles traversés par les pays concernés. Il en est ainsi de Georges Washington aux Usa, du général Park en Corée du Sud, de Lee Kuan Yew à Singapour, et plus près de nous en Afrique, de Nelson Mandela en Afrique du Sud.

L’expérience de la Rdc en matière de leadership et de gouvernance
La République démocratique du Congo a donc besoin de ce binôme « leadership-gouvernance » qui conditionne l’émergence d’institutions pro-développement. Les évaluations de la qualité des politiques et institutions publiques effectuées par la Banque mondiale et moi-même indiquent une évolution positive au cours de la période allant de 2010 à 2015.
S’agissant de la Banque mondiale, l’indice Cpia est passé de 2,7 à 3,0, soit une augmentation de 11,1 %. Quant à l’indice Matata, il est passé de 6,1 à 6,8 au cours de la même période, soit un accroissement de 10,3 %.
Les deux indices élaborés séparément ont donné presque le même résultat. C’est la preuve d’un meilleur accouplement entre un leadership visionnaire au sommet de l’Etat par le Président Joseph Kabila et un leadership d’impulsion et opérationnel au sommet du gouvernement par le premier ministre que j’étais.
Cette amélioration du leadership et de la gouvernance a impacté positivement la situation socio-économique du pays grâce à la mise en œuvre des politiques publiques efficaces à travers des réformes majeures ayant permis une gestion macroéconomique rigoureuse marquée par une augmentation significative des recettes, une affectation rationnelle et judicieuse des ressources et l’atteinte des résultats à effets multiplicateurs, avec un impact déjà quantifiable sur l’indice de développement humain.
Pour la toute première fois dans l’histoire du Pnud, un pays, la Rdc, a gagné 12 points dans le classement de cet indice (2014). Le pays était sur la rampe de l’émergence, avait conclu, à cette époque, beaucoup de spécialistes des questions de développement.

Des performances macro-économiques exceptionnelles
Dans la période sus-indiquée, le pays a affiché des résultats économiques impressionnants au point qu’à partir de 2012, l’économie congolaise a été reconnue parmi les dix les plus dynamiques du monde avec des taux de croissance du pib réel supérieurs à 7 % contre une moyenne de 3,5 % en Afrique subsaharienne.
Il a pu également réaliser des taux d’inflation en deçà des objectifs arrêtés et les plus faibles de l’histoire du pays depuis l’indépendance. Cette maîtrise de l’inflation a permis d’accroître sinon de maintenir, dans une certaine mesure, le pouvoir d’achat de la population. L’inflation a été en moyenne de 4,7 % contre 8,3 % pour l’Afrique au Sud du Sahara. En 2015, le taux d’inflation annuel est même descendu à 0,8 %.
Le taux de change du franc congolais par rapport au dollar américain est resté quasiment stable aux alentours de 925 fc/usd pendant près de cinq ans que d’aucuns se demandaient si la Rdc avait basculé dans le régime de change fixe. Le franc congolais, grâce à sa légendaire stabilité, a même été utilisé à un certain moment comme monnaie refuge en Zambie et Angola. Qui l’aurait cru?
Au plan budgétaire, il a été mis fin au financement monétaire des déficits publics et à la couverture de ces derniers par des marges de trésorerie car, contre toute attente, les opérations financières de l’Etat se sont soldées par un encours net d’excédents budgétaires. Un vaste programme de reconstruction et de réhabilitation des infrastructures et des équipements, financé essentiellement sur ressources propres, a été mis en place et exécuté aux fins du désenclavement du pays, de favoriser la relance économique et des secteurs sociaux, notamment dans les secteurs de l’éducation et de la santé.
Plus de 700 écoles ont été construites dans l’ensemble de la république et une centaine d’hôpitaux et centres de santé a été soit réhabilitée, soit construite. La primature a été en partie réhabilitée et construite, un bâtiment dit intelligent a été construit et plusieurs bâtiments de la place royale ont été réhabilités pour accueillir principalement les ministères.
Des réformes significatives avaient été engagées pour l’amélioration du climat des affaires et des investissements, ce qui a permis aux privés de croire en l’avenir de la Rdc et d’y investir.
On peut citer le cas d’importants investissements réalisés dans le secteur minier et de deux cimenteries privées construites au Kongo central au cours de la période considérées et qui produisent du ciment de qualité. Ces réformes ont aussi permis la maîtrise de l’enveloppe salariale et la requalification de la situation sociale des fonctionnaires de l’Etat à travers la bancarisation et la régularité de la paie, le renforcement de l’administration publique avec notamment le programme de jeunes professionnels et la création de l’Ena.
Sur ressources propres, le pays a pu acquérir des locomotives neuves et matériels importants dans le but d’amorcer la relance de la Sncc et de la Sctp ainsi que la création d’une nouvelle compagnie aérienne (Congo Airways) et d’une nouvelle société de transports (Transco). Le célèbre et mémorable bateau Kokolo a été réhabilité et accueilli majestueusement à Kisangani par la population dont une partie pleurant d’émotion, éprouvant le sentiment d’une résurrection économique.
Un programme de crédit aux privés a permis l’acquisition des mini-bus dénommés « esprit de vie » pour remplacer progressivement les bus communément appelés « esprit de mort ».
En fait, bien des choses ont été réalisées dans l’intérêt du plus grand nombre, quand bien même le chemin à parcourir demeurait encore très long pour envisager voir le bout du tunnel. L’important était d’impulser une dynamique en interne avec responsabilité et de maintenir l’élan en dépit des résistances et poussées centrifuges des groupes d’intérêts réfractaires au changement. Ne dit-on pas que le voyage de mille kilomètres commence toujours par un kilomètre?
Cet élan réformateur a malheureusement été brisé dès 2015 sous l’effet de l’ajustement politique des concertations nationales du Palais du peuple qui n’a pas pu intégrer les exigences de leadership et de gouvernance de qualité.

Savoir comprendre et se décider
Comme nous avons pu nous en rendre compte, l’évidence de l’énergie transformatrice de la conjugaison du leadership et de la gouvernance de qualité n’est pas une vue d’esprit pour notre pays. En effet, nombre d’entre nous avons concouru à cette expérience dans sa multisecto-rialité, soit au niveau du pilotage, soit à celui d’une implication très active au sommet car, il s’agit d’une expérience de la République démocratique du Congo et non d’une personne comme certains esprits pourraient vouloir l’insinuer à travers ma présente démarche.
Devrions-nous rester dans l’expectative en regardant notre maison commune s’engager dans une trajectoire en forme de cycle infernal?
Aussi, mû par un élan patriotique, il m’a paru opportun de partager l’expérience évoquée ci-dessus en indiquant les leviers qui avaient permis d’emprunter la bonne trajectoire en forme de cercle vertueux ; Surtout que cette trajectoire a été empruntée sans être en programme avec le Fonds monétaire international qui avait suspendu, de manière unilatérale, son programme avec notre pays, une trajectoire sans laquelle la Rdc ne saurait jamais sortir du marasme actuel.
Nous félicitons d’ores et déjà Son Excellence Monsieur le Président de la république, Félix Antoine Tshisekedi, pour l’engagement qu’il a pris de lutter contre la corruption et l’ensemble de décisions prises pour le matérialiser. C’était aussi le combat de son propre père, le feu Etienne Tshisekedi wa Mulumba. Mais, je pense que beaucoup d’autres actions peuvent être prises pour consolider et crédibiliser davantage le processus. Car, si la nomination, par le chef de l’Etat, d’un coordonnateur pour la lutte contre la corruption est une décision à apprécier, celle-ci demeure insuffisante pour restaurer la gouvernance dont le pays a besoin pour se développer de manière durable.
En effet, comme nous l’avons si bien dit précédemment, la gouvernance est un système complexe composé des règles et organes devant garantir l’efficience et l’efficacité des institutions capables de promouvoir le progrès de manière durable. Ces institutions, aujourd’hui caractérisées notamment par un niveau de corruption élevé, doivent subir un traitement de choc pour être rehaussées à un standard requis afin de lutter efficacement contre la corruption.
Donc, la corruption en tant que système d’anti-valeurs, doit être combattue par un autre système, lui, composé des valeurs, et non pas par un individu. Car un individu, exceptionnel soit-il, ne peut jamais vaincre un système sans en avoir créé un autre plus puissant. Et le système de corruption est puissant, parce que composé essentiellement par ceux qui ont le pouvoir, les fonctions d’influence et l’argent.
De mon point de vue, le système de corruption est composé par une minorité puissante pouvant représenter moins de 1 % de la population d’un pays et qui peut capter jusqu’à 99,0 % de ressources la corruption. La vraie lutte contre la corruption passe donc par l’instauration d’un système de gouvernance puissant devant combattre principalement le 1 % de la population. Sinon, combattre 99,0 % de la population qui ne gère que 1 % de la corruption serait irréaliste et inutile.
Dans la gestion de l’Etat, la conjugaison des exigences de chacun de ces concepts, dans leur acception moderne, s’avère incontournable devant les défis découlant de l’action dévastatrice des groupes de pression dont les intérêts s’opposent au progrès commun et qui peuvent donc faire rejeter des réformes alors même qu’elles pourraient largement faire améliorer le bien-être de tous.
Se fondant sur les exigences de la gestion saine de la res publica, le binôme leadership-gouvernance implique, de la part des dirigeants, d’une part, des qualités intrinsèques (innées ou acquises par un travail permanent sur soi) qui leur permettent d’afficher une volonté inébranlable à prendre des décisions et à espérer les faire aboutir et d’autre part, des capacités à mettre toutes les ressources en jeux afin d’atteindre les objectifs devant résulter des décisions prises.
C’est à cette seule et unique condition que l’on peut relever le défi du développement dans notre pays, comme nous avions, dans un passé récent, œuvré dans le sens d’une amorce véritable du processus qui pouvait nous amener effectivement vers l’émergence au développement à des horizons acceptables selon les témoignages des évaluateurs internationaux de renom.
Les pays occidentaux et orientaux se sont développés grâce au « leadership et à la gouvernance » de qualité, de même que les pays de l’Asie du Sud-Est, l’Inde qui est entrain de percer, la Chine qui est entrain de bousculer l’ordre économique mondial à cause du « leadership et de la gouvernance » de qualité, que l’île Maurice s’est détachée du peloton africain à cause du « leadership et de la gouvernance » de qualité, que d’autres pays africains, parfois sans aucune ressource naturelle, ont pris énormément de l’avance sur le chemin du développement à cause du « leadership et de la gouvernance » de qualité et que jamais, alors jamais, la Rdc n’émergera sans « leadership et gouvernance » de qualité.
Et ce binôme ne s’obtiendra jamais de l’extérieur du pays, ni du Fonds monétaire international ni de la Banque mondiale, encore moins de la Banque africaine de développement; il est plutôt disponible en République démocratique du Congo et planté en chacun d’entre nous depuis la naissance.
Car comme l’a dit le père de l’indépendance de notre pays, Patrice Emery Lumumba, le développement de la Rdc procédera de la volonté et de la détermination de ses propres fils, c’est-à-dire à partir du leadership et de la gouvernance de qualité.
Augustin MATATA PONYO MAPON
Sénateur